Galina Rymbu

Chers amis poètes et poétesses russes.

J’ai allumé mon ordinateur pour la première fois depuis plusieurs jours et je voulais vous dire que, vus d’ici, vos poèmes „brûlants“ sur la guerre, que vous êtes si pressés de publier sur vos Facebooks, font un peu… comment dire… Les lire est désagréable. Nous ne voulons pas les lire… du moins pas encore.

Et leur publication même ne peut être lue autrement aujourd’hui que comme un désir narcissique de vous approprier rapidement et d’esthétiser l’expérience désastreuse vécue par autrui (en même temps, je reconnais aussi l’existence d’un moment d’empathie sincère, de douleur, de colère, de responsabilité, d’empathie dans ces gestes et ces textes). Mais je suis convaincue que, même dans la situation la plus tragique, la plus inconfortable et la plus difficile, chaque publication et chaque désir de rendre publique une déclaration immédiatement peut être réfléchi au préalable : que représentent pour vous ces gestes et ces textes maintenant ? Que souhaitez-vous qu’ils provoquent, et que risquent-ils de provoquer, au-delà de vos impulsions, de vos désirs et de votre volonté initiales ?

(Il s’agit principalement des textes qui représentent directement ou indirectement „la souffrance des autres“, qui décrivent des états mentaux et des expériences, des images et des processus, des actions et des événements qui sont vécus ICI, à l’intérieur de la guerre.

Cela NE FAIT PAS référence aux textes de protestation antimilitariste ou aux textes décrivant comment vous vivez cette guerre en votre for intérieur, sans être sur place.)

Vous n’êtes pas témoins de ce qui se passe ici. Et vous ne pouvez pas en être témoins. Et ceux qui le sont n’ont pas vraiment le luxe d’écrire de la poésie. Ou alors ils l’écrivent – littéralement – depuis leurs abris anti-aériens. Faites un effort de décolonisation : écoutez simplement les voix d’ici.

Vous n’êtes pas obligés non plus de vous dépêcher d’assembler des sélections de traductions de poésie ukrainienne sur vos sites internet littéraires „en geste de solidarité et de soutien“.

Je sais que ceux qui s’intéressent à la poésie ukrainienne contemporaine ont travaillé avec elle, l’ont traduite, l’ont publiée avant le 24 février 2022. Mais pour ceux qui s’empressent de le faire maintenant – pensez-y : êtes-vous sûrs que c’est le soutien dont les poètes ukrainiens ont besoin ? Ou vaut-il mieux consacrer vos énergies et vos ressources à soutenir la lutte autrement ?

Une dernière chose :

Je regarde avec étonnement certaines des pratiques émergentes des médias, magazines et revues littéraires internationales qui, pour je-ne-sais-quelle raison, recueillent auprès de poètes russes leurs réponses poétiques „urgentes“ sur la guerre. Et putain, je n’aime pas ça. Je me sens obligée de demander : êtes-vous sûrs que ce sont ces voix-là qui devraient être entendues plus que les autres en ce moment ? Ou bien n’avez-vous tout simplement pas les ressources/le temps/la volonté pour faire une introduction „urgente“ au contexte littéraire ukrainien ?

Source: Facebook de l’autrice

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